Gelées de printemps : éclairages historiques

De Les Mots de l'agronomie
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Cet article, complément de celui Les gelées de printemps : un problème toujours actuel, évoque comment les textes anciens, principalement agronomiques, ont traité les différents aspects de la question, dont il ne prétend pas faire l’histoire..

Auteur : Pierre Morlon

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Article accepté le 18 juin 2021
Article mis en ligne le 18 juin 2021



Définition

Deux points :

  • Comme indiqué dans l’article Les gelées de printemps : un problème toujours actuel, ce qui importe est l’interaction entre la température et la sensibilité des organes végétaux, qui se réduit au fur et à mesure de leur développement. C’est ce qu’expliquait Gasparin en 1844 : « il ne faut pas se fier aux faveurs des climats méridionaux ; en raison de leur beau ciel même et de la précocité de la végétation, les gelées printanières y sont quelquefois plus redoutables que dans des climats où les plantes se développent plus tard » (p. 122).
  • Des gelées similaires sur le plan météorologique (physique) se produisent en d’autres saisons, surtout en climat continental ou en altitude – en haute altitude tropicale, à toute date de l’année quand les conditions météo sont réunies : « Dans cette vallée du Cuzco (…), et dans toutes celles qui ont le même climat, le gel est très rigoureux (...), et il faut savoir que dans ces vallées il gèle toute l’année, qu’on soit en hiver ou en été, quand le ciel est dégagé à la nuit tombante (...). Les Indiens, voyant aux premières heures de la nuit le ciel dégagé, sans nuages, craignaient le gel ; ils mettaient le feu aux ordures et au fumier, et chacun personnellement s’efforçait de faire du feu dans son enclos ; parce qu’ils disaient qu’avec la fumée on évitait le gel, parce qu’elle servait de couverture, comme les nuages, pour qu’il ne gèle pas. Moi j’ai vu cela au Cuzco ; (…) je n’ai pas su si c’était vrai ou non que la fumée évitait le gel parce que, étant gamin, je ne me préoccupais alors pas tant de connaître en détail les choses que je voyais les Indiens faire ». C’est ainsi qu’en 1609, Garcilaso de la Vega, fils d’une princesse Inca et d’un conquistador espagnol, décrit ainsi ce que, enfant, il avait vu au Pérou vers 1550. Cela dans une région marquée par un fort contraste saisonnier – entre une saison sèche où rien ne pousse, sauf sous irrigation dans les lieux peu gélifs, et une saison des pluies donc des cultures.
***

Ce qui suit est un aperçu de ce que disent des textes anciens sur le mécanisme du refroidissement, l’effet du gel sur les plantes, et les moyens de lutte ou d’évitement.

Météorologie : bilan radiatif et transfert de chaleur

Pas de nuage ni de vent. De l’Antiquité au début du XIXe siècle, on a cru que c'étaient les astres qui envoient ce froid, en particulier la lune (la lune rousse) : « Suivant les jardiniers, la lumière de la lune, dans les mois d'avril et de mai, exerce une fâcheuse action sur les jeunes pousses des plantes. Ils assurent avoir observé que la nuit, quand le ciel est serein, les feuilles, les bourgeons, exposés à cette lumière, roussissent, c'est-à-dire se gèlent, quoique le thermomètre dans l'atmosphère se maintienne à plusieurs degrés au-dessus de zéro. Ils ajoutent encore que si un ciel couvert arrête les rayons de l’astre, les empêche d'arriver jusqu'aux plantes, les mêmes effets n'ont plus lieu, sous des circonstances de température d'ailleurs parfaitement pareilles » (Arago, 1827 : 162). Et ailleurs dans le monde : « Dans les hautes Cordillères ((des Andes)), les cultivateurs attribuent à la lumière de la lune les mêmes propriétés nuisibles, et il y a cette seule différence que, selon eux, l’influence fâcheuse persiste durant toute l’année, en d’autres termes, on a toujours la lune rousse » (Boussingault, 1844 : 681).

L’idée que les corps perdent de la chaleur en rayonnant apparaît à la fin du XVIIIe siècle, un siècle agité par les hypothèses et débats sur la nature de la chaleur (voir annexe 1). Quelques étapes :

Genève, 1784-1792 : rayonnement invisible et profils de température

Pictet montre avec des miroirs que les corps peuvent échanger à distance, de façon invisible, de la chaleur (ou son inverse le froid !). Prévost interprète ces observations en termes de rayonnement invisible : « Des expériences sûres prouvent que la chaleur obscure rayonne comme la lumière » (voir annexe 2). A propos des gelées, Sénebier (1791) n’est pas loin de l’idée d’un bilan radiatif.

Pictet avait auparavant montré l’existence la nuit « toutes les fois que le temps est calme et serein » d’un gradient de température inverse de celui le jour, le froid étant le plus fort juste au-dessus du sol, mais pas dans celui-ci (Luc, 1779 : 566 ss). De jour, l’air échauffé sur les surfaces recevant le rayonnement solaire monte car il est plus léger (fig. 1, partie droite) ; de nuit, celui refroidi par contact avec la surface du sol ou des organes végétaux, plus lourd, reste en bas (fig. 1, gauche). On savait par ailleurs que la variation diurne de température devient vite très faible en profondeur dans le sol.

Fig. 1. Représentation graphique de ce qu’on savait vers 1800 des profils de température sur et sous sol nu, par temps clair et calme.

Sur un terrain en pente, l’air refroidi descend vers le bas et s’accumule dans les zones basses, qui sont donc plus gélives que les coteaux au-dessus.

Édimbourg, 1811-1814 ; Paris 1827 : c’est à la surface des corps que le refroidissement se produit

Pour expliquer la formation de la rosée, le physicien écossais William Charles Wells (1757-1817) montre, par une remarquable série d’expériences, que ce n’est pas la rosée qui refroidit les corps sur lesquels elle se dépose, mais le refroidissement radiatif de la surface de ces corps qui y provoque la condensation quand l’air est assez humide ; que celle-ci est d’autant plus importante qu’est grand l’angle sous lequel on voit le ciel, et qu’il est arrêté par un écran, même mince ; et que le vent réduit le dépôt de rosée en mélangeant les couches d’air – ce que Pline, attribuant la rosée aux astres, avait noté : « La conjonction et la pleine lune ne sont nuisibles, même pendant les nuits, que lorsque le temps est serein et l'air complètement calme ; car, avec des nuages ou du vent, la rosée ne tombe pas » (ca. 75 ap. J.C., liv. XVIII, chap. 69).

En 1827 à Paris, Arago diffuse les résultats de Wells et les applique aux gelées de printemps. « Personne, avant M. Wells, n'avait imaginé que les corps, à la surface de la terre, sauf le cas d'une évaporation prompte, pussent acquérir la nuit une température différente de celle de l'atmosphère dont ils sont entourés. (…) Il ne faut donc pas juger du froid qu'une plante a éprouvé la nuit, par les seules indications d'un thermomètre suspendu dans l'atmosphère : la plante peut être fortement gelée, quoique l'air se soit constamment maintenu à plusieurs degrés au dessus de zéro. Ces différences de température entre les corps solides et l'atmosphère, ne s'élèvent à 6, 7, ou 8 degrés du thermomètre centésimal que par un temps parfaitement serein. Si le ciel est couvert, la différence disparaît tout-à-fait ou devient insensible ». Et plus loin : « On peut même ajouter, en opposition avec les idées de Wilson et de Six ((et de bien d’autres, depuis Olivier de Serres)), que la chaleur qui se développe quand la vapeur aqueuse atmosphérique passant de l'état de fluide aériforme à celui de liquide vient se déposer à la surface des corps, est une des causes qui atténuent le plus les effets du refroidissement nocturne. »

En 1844, Boussingault présente une synthèse déjà presque actuelle (voir annexe 3).

Quelques points essentiels de ce qu’on savait au milieu du XIXe siècle

Les gelées de printemps ne tombent pas du ciel. C’est la chaleur (du sol, des plantes) qui « monte » et s’échappe en rayonnant à travers un ciel « vide » qui ne fait pas écran, vers l’espace dont la température de rayonnement est très basse : « Fourrier admettait que la température de l'espace était de – 52° environ ; mais M. Pouillet la porte à – 142°, tandis que Poisson veut qu'elle ne soit que de – 13° » (Gasparin, 1844 : 44).

Ces gelées se produisent :

  • localement : comme l’explique Wells, le bilan radiatif est d’autant plus négatif que l’angle sous lequel on voit le ciel est grand. L’intensité de la gelée et ses effets dépendent donc de facteurs locaux (topographie et géométrie des lieux, etc.), à toutes échelles jusqu’au décimètre ;
  • de nuit, les températures diurnes étant positives : le refroidissement et le dégel sont rapides. Et le gel, qui dure au plus quelques heures, ne pénètre pas dans le sol.


La plante et le gel : incertitudes et contradictions

Comment le gel abîme-t-il les organes végétaux ? C’est beaucoup plus difficile à comprendre que de savoir comment le refroidissement radiatif se produit ! De nombreux facteurs externes (température minimale, mais aussi vitesses du refroidissement et du réchauffement, humidité de l’air, rayonnement solaire le matin…) interagissent de façon complexe avec l’état interne de la plante, dépendant lui-même des conditions météo des jours et semaines précédentes. D’où des observations (des « faits ») contradictoires, et un grand risque d’erreurs dans l’attribution des relations causales.

Il serait trop long ici de retracer l’histoire des débats et découvertes ; j’évoquerai trois moments et je terminerai par une question.

Duhamel du Monceau et Buffon, 1737

En 1737, Duhamel du Monceau et Buffon présentent ensemble à l’Académie des Sciences un Mémoire sur les « différents effets que produisent sur les Végétaux, les grandes gelées d’Hiver & les petites gelées du Printemps », expliquant qu’ils se sont joints « pour travailler de concert à l’éclaircissement d’un nombre de phénomènes difficiles à expliquer » (voir annexe 4). Ils essayent, sans être totalement satisfaits du résultat, d’interpréter un grand nombre d’observations et d’une expérimentation originale. Bien qu’ayant les éléments pour cela, ils ne donnent pas à l’état d’avancement de la végétation l’importance qui est la sienne, et attribuent un rôle exclusif à l’humidité, quelle qu’en soit la source… y compris la transpiration des plantes, dont ils disent pourtant « qu’elles ne transpirent presque pas dans l’hiver, non plus qu’au commencement du printemps » (deux ans auparavant, Buffon avait traduit en français la Statique des végétaux de Hales, le premier à avoir étudié scientifiquement la transpiration végétale).

Sénebier, 1791

Un demi-siècle plus tard, Senebier fait le bilan des observations d’alors. Il explore, de façon un peu pathétique, toutes les hypothèses d’explications, sans être vraiment convaincu par celles qu’il retient, n’arrivant pas à les rendre compatibles avec tous les faits observés. Notons d’abord qu’il évoque la surfusion de l’eau (alors observée dans des tubes en verre) comme pouvant jouer un rôle dans la résistance des plantes au gel : « comme leurs vaisseaux sont beaucoup plus capillaires, elles ont moins de parties capables de congélation ».

Il reprend en gros l’interprétation proposée par Duhamel et Buffon un demi-siècle plus tôt : la sève gèle d’autant plus facilement qu’elle est aqueuse, d’où « le mal que les plantes peuvent éprouver par le froid, dépend beaucoup de leur humidité » « toutes les causes qui introduisent de l’eau dans les plantes leur seront funestes », ce qui guide son interprétation des observations sur les gelées de printemps, « les vignes se gèlent particulièrement dans les lieux bas, parce que, comme ils sont moins aérés, les plantes y sont aussi plus humides. J’ai vu les bords d’une vigne voisine d’une pièce garnie de sainfoin se geler, tandis que le reste de la vigne n’éprouvait aucun gel : ce qui provenait sans doute de la grande transpiration de ce sainfoin assez vigoureux, qui humectait les tendres boutons de la vigne. (…) Enfin, la gelée est plus fâcheuse, quand l’air est calme, que lorsque le vent souffle, parce que ce dernier, qui dessèche les plantes, en détache l’eau qui pouvait leur nuire en se gelant ».

Une nouveauté est le transfert de chaleur depuis la profondeur du sol, qu’il suppose fait par la montée de sève ; la rupture par le gel de ce transfert de chaleur expliquant ce qu’on observe au dégel : « quand les plantes gelées ou leurs parties restent à l’air, elles se dessèchent bientôt & tombent en poussière : ce qui prouve pareillement que la partie gelée ne communique plus avec la partie saine, que le gel a rompu cette communication, & que leur sève bientôt évaporée ne se reproduit pas ».

Sénebier conclut : « Ce sujet traité peut-être trop longuement, laisse encore bien des doutes & des incertitudes à fixer, il pourra fournir des idées heureuses aux Cultivateurs, quand il sera plus approfondi ».

Gasparin, 1844

Encore un demi-siècle plus tard, Gasparin avoue de même « Comme le climat que nous habitons nous présente fréquemment des abaissements de température au-dessous de la congélation de l'eau, (…) les observations des effets du froid sont très nombreuses, mais elles présentent une multitude de contradictions, venant, en général, de ce que ces effets ne peuvent être appréciés que par la comparaison de la température et de l'état de la végétation au moment où elle reçoit l'impression frigorifique, tandis que l'on n'a trop souvent considéré que la température et les résultats du froid. Les faits épars et disparates que nous possédons ne peuvent être ramenés à une doctrine générale qu'au moyen d'une analyse faite avec plus de soin. (…) Mais ce qui rend plus difficile la détermination de ce degré extrême, c'est que nous voyons les ravages du froid dépendre souvent beaucoup plus des circonstances du dégel que de l'intensité même du froid et de l'état des cultures. (…) » (1844 : 49-50).

Gasparin affirme en effet, après d’autres, que « la cause principale du mal produit par le froid peut être attribuée à la rapidité du dégel » et aux rayons du soleil levant.

Les conditions du dégel : un effet du soleil levant ?

« Dans la même saison un soleil vif & ardent succède tout-à-coup à la grande froideur du matin ; & ce contraste, toutes proportions gardées, n'est pas moins nuisible que celui que forme en hiver un dégel considérable & prompt après une forte gelée. » (Ratte, 1757, 542).
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Déjà, parlant des fumées, Olivier de Serres avait écrit « pourvu qu'on les emploie devant que le soleil frappe dessus, pour ne lui donner loisir d'échauffer les gelées étant encore sur la vigne », et on pourrait multiplier les citations après lui. Les dégâts étant plus graves quand le soleil apparaît au moment du dégel, cela a des conséquences sur les expositions recommandées pour les cultures à risques : « dans [les régions] du centre et du nord [de la France], les vignes placées au levant, y sont trop exposées au fléau de la gelée. (…) les premiers rayons du soleil, succédant immédiatement à une gelée qui a converti l'humidité en glaçons, sont les véritables et les plus prochains agents des désastres de la gelée » (Dussieux, 1804 : 314).

Un effet est parfois observé. Mais quels en sont le mécanisme et les conditions ? On trouve dans la littérature diverses hypothèses, parfois contradictoires ou surprenantes, que les recherches ultérieures ont éliminées : c’est pour montrer la grande incertitude à ce sujet, que je les évoque en annexe 5.


Comment éviter ou combattre les gelées de printemps ?

Je les évoquerai suivant leur ordre d'apparition dans la littérature, sans parler de la question de leur rentabilité, trop contingente, et qui est abordée dans l’article Les gelées de printemps : un problème toujours actuel.

Le choix des espèces et variétés, en lien avec la localisation (l’exposition)

Les auteurs de l’Antiquité au XIXe siècle en parlent, à partir de listes de variétés existantes, sans envisager leur amélioration.

Au milieu du XXe siècle, Schad et Geslin reprochent aux exploitants d’avoir planté des vignes et vergers n’importe où, sans respecter « la vocation naturelle des terres » et « les principes de base (…), qui ne sont en fait que le fruit d’une expérience plusieurs fois millénaire ». Et ils insistent sur la recherche et la création variétales, avec deux objectifs : la résistance au froid, et la tardiveté : que le débourrement et la floraison se produisent quand le risque de gel est moindre.

Ne pas travailler le sol pour le garder compact

« Quand on sème les fèves sur une terre non labourée, on la herse après l'avoir disposée en raies ; quoiqu'il y ait des gens qui soutiennent qu'on ne doit pas herser le terrain sur les fèves dans les terres exposées au froid, parce qu'alors la terre préserve de la gelée la plante encore tendre, et lui procure quelque chaleur propre à tempérer les rigueurs du temps » (Columelle, ca. 42 ap. J.C.).

Olivier de Serres donne le même conseil pour la vigne : « Car non seulement les gelées tombent du ciel, mais sont fortifiées par la vapeur de la terre, laquelle en donne tant plus, qu'elles en ont plus facile issue. Et icelle leur étant presque interdite, par la dureté de la terre non-labourée et affermie par le trépigner » ([1600] 1804 : 260). Et La Quintinie (1695 : 119) pour les fleurs.

La fumée, les brouillards artificiels ou leur mélange

Dans l’Antiquité, Pline l’Ancien recommandait « Quand vous avez des craintes, brûlez dans les vignes et dans les champs des sarments ou des tas de paille, ou des herbes, ou des broussailles arrachées : la fumée sera un préservatif. (…) d'autres veulent qu'on brûle à petit feu de la chair de silure, de manière que le vent en disperse la fumée dans tout le vignoble. » (liv. XVIII, § 70).

En France, tout part du texte d’Olivier de Serres : « Les gelées sont aucunement détournées de la vigne, si en les prévenant, on fait en plusieurs lieux d'icelle des grosses et épaisses fumées avec des pailles humides, et fumiers mi-pourris, lesquelles rompant l'air, dissolvent telles nuisances. Voire y et après les gelées être tombées, telles fumées sont fort utiles : pourvu qu'on les emploie devant que le soleil frappe dessus, pour ne lui donner loisir d'échauffer les gelées étant encore sur la vigne : ce qu'à son détriment il ferait sans tel remède : lequel, par prévoyance, l'on préparera de bonne heure, faisant en divers endroits de la vigne des petits monceaux des matières susdites, esquelles le feu sera mis au besoin, sans délai » (Liv. 3, chap. 5). En 1804, Dussieux et Huzard ajoutent en note « Il paraît, au surplus, que très anciennement dans le Bordelais, toutes les herbes que l'on arrachait en nettoyant les vignes, étaient mises sur les bords pour être employées à l'usage indiqué par Olivier de Serres ».

En 1805, Leschevin indique que les princes de plusieurs États allemands ont rendu obligatoire cette méthode de lutte collective (voir annexe 6).

En 1858, enthousiasmé par le texte de Garcilaso sur les Indiens du Pérou, Boussingault consulte ses collègues de l’Académie des Sciences pour savoir « quelles sont les matières à très bas prix répandant le plus de fumée ? (…) Le résultat (…) a été que l’on devrait employer (…) le goudron de houille, la naphtaline, la résine, les bitumes » (cité par Figerier, 1859). Les commentaires furent qu’il valait quand même mieux brûler les mauvaises herbes et feuilles sèches…

Ces « fumées » produites par la combustion de végétaux humides, fumier et déchets divers, étaient des mélanges de fumée (particules solides) et de brouillards (gouttelettes). Étaient-elles efficaces ? La littérature l’affirme, mais à condition de bien couvrir toute la zone. Décrivant une protection réussie, Chaptal (1800 : 347) indique : « La fumée était si épaisse que les habitants d'un village éloigné d'environ trois kilomètres n'apercevaient le soleil que comme on le voit quand il est prêt à percer un nuage ».

Couvrir les plantes la nuit

« Cette espèce de Choux, de même que les Brocolis, sont assez tendres à la gelée, & périraient souvent à ces abris si on n’avait pas soin de les couvrir pendant les grandes gelées avec des paillassons ou du fumier soutenu sur des perches. (…) Tous les arbres délicats, comme les Figuiers, les Grenadiers, les Lauriers, &c. doivent être mis au Midi, ayant soin, comme l’on fait ordinairement, de les couvrir ; nous remarquerons seulement que le fumier sec est préférable pour cela à la paille, qui ne couvre jamais si exactement, & dans laquelle il reste toujours un peu de grains qui attirent les Mulots & les Rats (…) S’il y a des parties hautes & d’autres basses dans les jardins, on pourra avoir l’attention de semer les plantes printanières & délicates sur le haut, préférablement au bas, à moins qu’on n’ait dessein de les couvrir avec des cloches, des châssis, &c. » (Duhamel & Buffon, 1737). Des châssis ou des paillassons (poignées de paille reliées entre elles par des ficelles) sont conseillés par l’Encyclopédie (articles Artichaut, Fleurs, Renoncule), et par Alletz (1760 & 1770), articles Abricotier, Fleurs, Pêcher.

C’est efficace, mais coûteux en matériaux et/ou en main-d’œuvre.

Arroser les organes menacés

« Le point le plus essentiel est de prévenir ces accidents, & de garantir, autant qu’on le peut, ses arbres, ses vignes, &c. M. Mallet (…) propose un moyen bien simple de garantir les arbres en fleur, & couverts de la gelée, contre l’effet des rayons du soleil. Il est fondé sur l’analogie & la pratique ordinaire des cuisiniers qui trempent dans un seau d’eau, sortant de puits, la viande gelée, avant de la faire cuire ; on pratique la même chose pour les fruits. M. Mallet dit qu’il arrose les fleurs de ses arbres, leurs feuilles, &c, avant que le soleil soit levé. Cette pluie artificielle fait fondre les glaçons, parce que l’eau sortant d’un puits ordinaire, a ordinairement dix degrés de chaleur, qui suffisent & au-delà pour la fonte de la glace. Ce procédé est très ingénieux » (Rozier, 1784, t. 5, article Gelée).

Sénebier (1791) note que « l’air, en s’appliquant sur les végétaux, leur abandonne l’eau qu’il tient dissoute ; mais l’eau, qui se gèle sur la plante, communique à la plante la chaleur qu’elle perd en devenant solide » (l’existence des chaleurs latentes était connu depuis 1761). Mais il pouvait difficilement alors imaginer en tirer un moyen de lutte autre que manuel, sur de toutes petites surfaces et des plantes de faible hauteur ; et, surtout, il en contredit les conséquences dans son interprétation, citée ci-dessus, des dégâts sur les vignes.

Le brassage de l’air pour mélanger les couches de différentes températures

Ce moyen est fondé sur les profils de température la nuit, tels qu’indiqués sur la figure 1 ; mais il n’a pu être mis en œuvre qu’à partir du moment où on a disposé de machines pour cela.

***

Pour être efficaces, les moyens de lutte active doivent être organisés collectivement et mis en œuvre à temps, d’où :

Un système d’avertissements météo pour la lutte active

Un tel système a été mis en pratique dès 1898 à Montpellier ; sa généralisation étant ensuite permise par les moyens de communication comme la radio. Schad (1947) et Geslin (1950) expliquent comment le passage de la prévision nationale aux avertissements locaux doit être fait par des experts qui s’appuient sur des études microclimatiques fréquentielles.


Références citées

  • Alletz P.A., 1760. L’agronome, ou dictionnaire portatif du cultivateur… Paris, 2 t., 666 et 664 p. Texte intégral. Plusieurs rééditions.
  • Arago F., 1827. Notices scientifiques : Sur la lune rousse – De la rosée. Annuaire du Bureau des longitudes : 162-198. [gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6539008b Texte intégral]
  • Bouchet R.J., 1962. Le problème de la défense des végétaux contre les gelées. BTI 167 : 281-291.
  • Boussingault J.B., 1844. Économie rurale considérée dans ses rapports avec la chimie, la physique et la météorologie. Paris, t. 2, 742 p. [gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5462841x Texte intégral]
  • Chaptal J.A., Rozier F., Parmentier A.A., Dussieux L., 1800. Traité théorique et pratique sur la culture de la vigne…, t. 1. Paris, xvi + 408 p., pl. HT. Texte intégral
  • Columelle (Columella L.I.M.) [ca. 42] 1844. Rei rusticæ libri. Texte intégral. De l’Agriculture. Trad. du Bois, Panckoucke, Paris, 1844. [1] Texte intégral.
  • de Serres O., 1600. Le théâtre d’agriculture et mesnage des champs. Édition de 1804, t. 1
  • Diderot D., d’Alembert J. 1751-1765-1772. Encyclopédie, ou Dictionnaire Raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers, 17 + 11 t. Texte intégral
  • Duhamel du Monceau H.L., Buffon G.L. Leclerc de, 1737. Observations des différents effets que produisent sur les Végétaux, les grandes gelées d’Hiver & les petites gelées du Printemps. C.R. Acad. Royale des Sciences : 273-298. Texte intégral ; Texte intégral
  • Dussieux L., 1804. Notes à la réédition du Théâtre d’Agriculture d’Olivier de Serres.
  • Dussieux L., Huzard J.B., 1804. Idem.
  • Encyclopédie. Voir Diderot et D’Alembert.
  • Figerier L., 1859. Utilité de la fumée pour préserver les plantes de l’effet des gelées nocturnes de printemps. L’année scientifique et industrielle, 3 (2) : 153-157.
  • Garcilaso de la Vega Inca, 1609. Comentarios reales de los Incas. Édition originale. Nombreuses éditions en diverses langues.
  • Gasparin A. de, 1844. Cours d’agriculture, t. 2. Paris, 461 p. Texte intégral
  • Geslin H., 1951. Le problème de la lutte contre les gelées. Bull. Tech. Inf., 49 : 205-210.
  • La Quintinie J., 1695. Le parfait jardinier ou instructions pour les jardins fruitiers et potagers. Texte intégral.Réédition : Actes Sud – ENSP, 1999, Paris, 2t., 1200 p.
  • Leschevin, 1805. De l’usage de la fumée dans les vignes contre les gelées tardives du printemps. Paris, 32 p. [sur archive.org]
  • Luc J.A. de, 1779. Lettres physiques et morales sur les montagnes et sur l'histoire de la terre et de l'homme. T. 5, partie 2. Paris & La Haye, 350 p. [gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30456981 Texte intégral]
  • Pictet M.A., 1790. Essais de physique ou Essai sur le feu. Genève, xii + 212 p,, illustr. HT. Versuch über das Feuer, Tübingen, 1790. An Essay on Fire, London, 1791 Traduction anglaise.
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