Raison, rationnel & Cie : mots piégés ! - Annexe 3

De Les Mots de l'agronomie
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Date de mise en ligne
6 juillet 2021
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Cette annexe se rapporte à l'article Raison, rationnel & Cie : mots piégés !.

Une réfutation de l’irrationalité des cultivateurs : Le Roy. Article Fermier de l’Encyclopédie (1756)

On ne peut pas entreprendre de détailler tout ce qu'un fermier doit savoir pour diriger son labourage le mieux qu'il est possible. La théorie de l'agriculture est simple, les principes sont en petit nombre ; mais les circonstances obligent à les modifier de tant de manières, que les règles échappent à travers la foule des exceptions. La vraie science ne peut être enseignée que par la pratique, qui est la grande maîtresse des arts ; & elle n’est donnée dans toute son étendue, qu'à ceux qui sont nés avec du sens & de l’esprit. Pour ceux-là, nous pouvons assurer qu’ils savent beaucoup ; nous oserions presque dire qu’on n'en saura pas plus qu’eux, s’il n'était pas plus utile & plus doux d’espérer toujours des progrès.

Pourquoi les Philosophes, amis de l’humanité, qui ont tenté d'ouvrir des routes nouvelles dans l’agriculture, n'ont-ils pas eu cette opinion raisonnable de nos bons fermiers ? En se familiarisant avec eux, ils auraient trouvé dans des faits constants la solution de leurs problèmes ; ils se seraient épargné beaucoup d’expériences, en s'instruisant de celles qui sont déjà faites : faute de ce soin, ils ont quelquefois marché à tâtons dans un lieu qui n’était point obscur. (...)

Les cultivateurs philosophes ont encore eu quelquefois un autre tort. Lorsqu’en proposant leurs découvertes ils ont trouvé dans les praticiens de la froideur ou de la répugnance, une vanité peu philosophique leur a fait envisager comme un effet de stupidité ou de mauvaise volonté, une disposition née d'une connaissance intime & profonde qui produit un pressentiment sûr. Les bons fermiers ne sont ni stupides ni malintentionnés ; une vraie science qu'ils doivent à une pratique réfléchie, les défend contre l’enthousiasme des nouveautés. Ce qu’ils savent les met dans le cas de juger promptement & sûrement des choses qui en sont voisines. Ils ne sont point séduits par les préjugés qui se perpétuent dans les livres : ils lisent peu, ils cultivent beaucoup ; & la nature qu'ils observent avec intérêt, mais sans passion, ne les trompe point sur des faits simples.

On voit combien les véritables connaissances en agriculture, dépendent de la pratique, par l’exemple d’un grand nombre de personnes qui ont essayé sans succès de faire valoir leurs terres ; cependant parmi ceux qui ont fait ces tentatives malheureuses, il s’en est trouvé qui ne manquaient ni de sens ni d’esprit, & qui n'avaient pas négligé de s’instruire. Mais où puiser des instructions vraiment utiles, sinon dans la nature ? On se plaint avec raison des livres qui traitent de l’agriculture ; ils ne sont pas bons, mais il est plus aisé de les trouver mauvais que d'en faire de meilleurs. Quelque bien fait que fût un livre en ce genre, il ne parviendrait jamais à donner une forme constante à l’art, parce que la nature ne s'y prête pas. Il faut donc, lorsqu'on porte ses vues sur les progrès de l'agriculture, voir beaucoup en détail & d’une manière suivie, la pratique des fermiers ; il faut souvent leur demander, plus souvent deviner les raisons qui les font agir. Quand on aura mis à cette étude le temps & l'attention nécessaires, on verra peut-être que la science de l’économie rustique est portée très loin par les bons fermiers ; qu’elle n’en existe pas moins, parce qu’il y a beaucoup d’ignorants ; mais qu’en général le courage & l’argent manquent plus que les lumières.

Référence

Le Roy, 1756. Article Fermier. Encyclopédie', vol. 6 : 527-541. Texte intégral]

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