Le maïs en France avant les hybrides

De Les Mots de l'agronomie
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Auteur : Isabelle Vouette

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Cet article fait partie du dossier Maïs.

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Article accepté le 9 mars 2010
Article mis en ligne le 29 juillet 2010
Fig. 1 : Turcicum frumentum par Fuchs (1542)
Planche extraite de Léonard Fuchs, De historia…, Bâle, 1542, p. 825. Le pied de maïs comprend quatre tiges ou talles. Les racines sont courtes et frisées. Les épis sont à divers stades de maturité : deux sont mûrs avec les grains apparents. Les illustrations seraient d'Albert Meyer et les gravures de Veit Rudolph Speckler.

Provenance et diffusion du maïs

La première mention du maïs en Europe se trouve en 1492 dans le journal de bord de Christophe Colomb, qui en a introduit les premières semences en Espagne dès 1493. Sa diffusion est rapide, contrairement à celle de la pomme de terre, également rapportée par les conquistadors. Il se répand dans tout le bassin méditerranéen, les Turcs le diffusent dans les Balkans. Au XVIIIe siècle, il gagne l’Asie centrale, la Chine et l’Afrique occidentale (Haudricourt et Hédin, 1987).

Certains auteurs ont entretenu un débat artificiel sur son origine géographique, en se fondant sur les noms « blé d’Inde » (en espagnol « de las Indias », au pluriel, c’est à dire des Indes Occidentales) et « blé de Turquie, turquis », en latin turcicum frumentum (fig. 1) - ce dernier nom a aussi désigné le sarrasin et sans doute d’autres espèces (sorgho), ce qui illustre la difficulté qu’il y a à identifier les espèces cultivées dans les textes anciens et les grands risques d’erreurs que comporte une lecture trop rapide. Les textes espagnols de l’époque, dont beaucoup furent traduits en français, disaient très clairement que le maïs était cultivé en Amérique lors de l’arrivée des premiers « conquistadores » (Annexe 1).

Le statut du maïs en Europe du XVIIe au XVIIIe siècle

La diffusion du maïs est très rapide car il s’insère facilement dans les rotations et dans l’alimentation où il remplace des plantes existantes, contrairement à la pomme de terre qui doit s’y faire une place totalement nouvelle (Haudricourt et Hédin, 1943, p. 191-195 et 1987, p. 222-224, voir l'annexe : Les substitutions de plantes cultivées : le cas du maïs). Bien souvent, il se substitue au millet, céréale de printemps fort ancienne en Europe. La substitution a été telle que le maïs a localement emprunté jusqu’au nom du millet. Dans le Languedoc, le maïs est ainsi appelé « gros millet » (Lefebvre, 1933, p. 205).

L’Encyclopédie ne tarit pas d’éloges sur le rendement étonnant du maïs : « on trouve dans les Indes jusqu’à quatre ou cinq cens grains sur un même épi, très serrés, rangés sur huit ou dix rangs, et quelques fois sur douze » (Jaucourt, 1765, t. 9). Semé à la volée, donc beaucoup plus dru, le froment offre des rendements à la semence bien inférieurs, de l’ordre de 10 pour 1.

Cultivée au jardin et non au champ, la récolte échappe aux impôts. Les paysans cherchent à contourner le paiement de la dîme en cultivant le maïs dans des enclos, ou en assimilant la culture du maïs à celle des menus grains, moins taxé, ou bien en présentant le maïs comme une culture nouvelle, pour laquelle aucune coutume n’existe (Ponsot, 2005, p. 117-129).

Il assure l’engraissement des animaux d’élevage sous forme de fourrage et de grains. Les feuilles fournissent « une nourriture fort succulente pour les bœufs » (Young, sd, p. 150). Le grain sert à la consommation des porcins, des bovins, des équins et de la volaille, comme en Bresse (Moriceau, 2005, p. 180). Il a la réputation de rendre le lard des cochons « ferme et abondant » (Arch. Dép. Corrèze, 7M71, 1810). Feuilles, rafles et tiges servent à la confection de paillasses, de ruches, de chapeaux, de hottes, de palissades, de corbeilles et de combustibles. « Les feuilles servent de fourrage. Elles se vendent aussi pour remplir les paillasses ; elles forment un bon couchage que les souris et les rats ne dégradent pas » (Arch. Nat. F10 430, 1812).Transformé en bouillie, parfois en pain, il contribue à sécuriser la subsistance de la famille, ce qui permet de vendre la récolte de blé.

Le maïs a permis l’augmentation des ressources alimentaires dans l’Europe en croissance démographique au milieu du XVIIIe siècle. Lors du « petit âge glaciaire », quand les blés d’hiver avaient gelé, la mise en place de cette culture de printemps permet de rompre avec le cycle des famines (Le Roy Ladurie, 1975, t.2, p.236). L’agronome anglais Arthur Young établit un lien entre la richesse des provinces qui connaissent le maïs et l’absence de jachère : « Dans les provinces où il n’y a pas de maïs il y a des jachères, et là où il y a des jachères, le peuple meurt de faim » (sd, p. 47). Le maïs est planté seul ou bien en compagnie d’autres végétaux, pour lesquels il fournit de l’ombre ou un tuteur : haricots, fèves, pois, pommes de terre, courges, vignes,… Ce système de cultures complantées permet encore d’accroître la productivité du sol.

Ainsi, dans les archives des XVIIe et XVIIIe siècles, on trouve de nombreux textes provenant des intendants, des sociétés d’agriculture, du mouvement des Lumières et des Physiocrates incitant à développer cette culture. En 1784, l’Académie de Bordeaux couronne un mémoire de Parmentier (1785, p. 4) consacré au maïs, dans lequel on peut trouver tous les avantages « du plus beau présent que le nouveau monde ait fait à l’ancien »

Freins à l’extension du maïs en Europe : préjugés et critiques

Pour autant, l’extension de la culture du maïs ne s’est pas faite sans difficultés.

Comme toute nouveauté, le maïs intrigue, voire effraie. Dans l’une des premières citations faite par le botaniste Bock en 1546, le maïs est appelé welschen Korn, le « grain étrange ». Il décrit des épis qui portent des grains gros comme des olives et de diverses couleurs : rouge, marron, jaune ou blanc. La taille des épis, la couleur des grains, l’étonnante productivité frappent les imaginations. En 1549, Fuchs écrit : « On trouve quatre sortes de ce Bled : car on en veoyt quelcun qui ha les grains roux, le tiers jaulne, & le quart blanc, quelque peu d’avantage. » (p. 534.). Selon Liger (1775, p. 554), le plus commun est le maïs à grains rouges. À la fin du XVIIIe siècle, les couleurs sombres sont rares et « accidentelles », ce qui suggère une sélection des couleurs au cours des deux siècles de diffusion. Le tri aboutit à la quasi-disparition des variétés à grains rouges. C’est ainsi que sur 24 variétés connues par Bonafous en 1836 (chap.2), 12 sont à grains jaunes, 10 à grains blancs et seulement 2 à grains rouges[1] ! Le blanc est la couleur la plus valorisée : dans la région de Toulouse, sa farine « se vend un franc l’hectolitre plus que l’autre » (Arch. Nat. F 10 430, renseignements sur la culture du maïs, Toulouse, 12 février 1811).

Le maïs a aussi été associé à certaines maladies. Il est considéré responsable d’épidémies, comme la pellagre qui fait des ravages en Espagne et en Italie. On sait depuis le début du XXe siècle que la pellagre a pour origine une carence en vitamine PP, peu présente dans le maïs dont la consommation exclusive entraîne d’abord une carence, puis les premiers symptômes de la maladie. Le premier médecin à faire le lien entre le maïs et la maladie est un Espagnol exerçant à Oviedo, Gaspar Casal. Vers 1735, il observe des plaques rouges sur les mains et le cou des habitants de la campagne. Il distingue ce « mal de la rosa » des autres maladies de la peau connues, comme la lèpre. Les remèdes qu’il propose, comme l’alimentation diversifiée et l’importance des laitages, montrent qu’il établit un lien entre l’alimentation et la venue saisonnière de cette maladie en hiver, alors que les paysans ne disposent plus que du maïs comme aliment (Dupin, 1985, p. 331).

À cause de son développement végétatif rapide et de la taille de ses racines, il est perçu comme une plante qui épuise le sol. Aussi les paysans lui réservent-ils les terres les plus riches et humides. C’est ainsi que dans le Vaucluse, selon une enquête de 1812, le maïs occupe seulement 200 hectares de l’arrondissement d’Orange, mais tous situés « dans les terres inondées du Rhône, ce qui dispense d’une grande quantité d’engrais » (Arch. Dép. Vaucluse, 7M91, 1812). Dans les Landes, certains paysans plantent le grain et le recouvrent de terreau (Arch. Dép. Landes, 17L4, 1793, p. 11). Mais selon les agronomes du XVIIIe siècle, le manque d’engrais doit être suppléé par les labours et les techniques réfléchies de rotation des cultures. Vers 1730, l’anglais Jethro Tull préconise la multiplication des façons culturales. La préparation complète d’un champ de maïs peut comprendre jusqu’à trois labours : un labour de déchaumage, un labour profond à l’automne, un autre au printemps, et des façons superficielles durant la période végétative.

Enfin, les propriétaires l’accusent de coûter cher en main d’œuvre. « L’ensemencement, le sarclage, la cueillette, le dégarnissement des enveloppes, la dessication au four, l’égrainage et la consommation de bois (…) devraient diminuer la culture en grande quantité » écrit le préfet de la Côte d’Or à propos du coût de la culture du maïs, qu’il juge non rentable (Arch. Nat. F 10 430, 22 juin 1810). Cela d’autant plus que la culture du maïs risque de concurrencer la culture du froment ! (Mulliez, 1979, pp. 3-47).

Adopté par les paysans, le maïs reste un « aliment de pauvre », selon Le Roy Ladurie : « Le maïs résolvait avec élégance mais sans vaines délectations gustatives le problème de la nourriture des paysans. Il libérait pour la vente et pour l’économie monétaire les céréales proprement dites » (1992, p. 397).

Le maïs en France au XIXe siècle : une céréale encore mineure

Fig. 3 : « Nouvelle carte du climat et de la navigation de la France » (Young, 1794).
Du nord au sud, les lignes obliques parallèles portent les mentions suivantes : «  pas de vigne au nord de cette ligne », « pas de maïs au nord de cette ligne » et « pas d’olivier au nord de cette ligne ».

Même s’il a quitté les jardins pour les champs, le maïs reste une petite culture, au même titre que seigle, millet, sarrasin.

Jusqu’à l’introduction des variétés hybrides, la culture du maïs bute sur des contraintes naturelles. En 1861, Heuzé explique que le maïs nécessite pour se développer entre « 1400 et 1500° de chaleur totale, soit 80 à 90 jours ayant une température moyenne de 16 à 18° C.» (p. 482). Sur les cartes, le maïs occupe les mêmes zones que la vigne. 586 000 hectares sont consacrés à cette culture en 1862. Les Basses-Pyrénées, la Dordogne et les Landes sont les trois départements où les surfaces ensemencées en maïs sont les plus importantes alors (Heuzé 1875, pl. 20) (fig. 3). Cependant, les rendements stagnent et les surfaces diminuent. La France devient importatrice de cette céréale. La pénurie de main d’œuvre liée à la première guerre mondiale aggrave cette tendance. En effet, les techniques ont peu évolué. Alors que la culture du froment bénéficie des débuts de la mécanisation, la culture du maïs demeure essentiellement manuelle.

Références citées

  • Bock, H., 1546. Kreüter Bůch, darin Underscheid, Würckung und Namen der Kreüter so in Deutschen Landen wachsen ... Von newem fleissig übersehen, gebessert und gemehret, dazů mit hüpschen artigen Figuren allenthalben gezieret. Wendel Rihel, Strasbourg, 353 p. Texte intégral sur le site de l'Université de Strabourg.
  • Bonafous M., 1836. Histoire naturelle, agricole et économique du maïs. Huzard, Paris, 179 p.
  • Diderot D., D’Alembert J. 1757. Encyclopédie, ou Dictionnaire Raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers., 17 + 11 t. Texte intégral sur le portail de l'ATILF.
  • Dupin, H., 1985, Une enquête à péripéties multiples : la pellagre, In : Hecberg S., Dupin H., Papoz L. & Galan P. (dir.), Nutrition et santé : approche épidémiologique et politiques de prévention. Lavoisier, Paris, p. 329-336.
  • Duret C., 1605. Histoire admirable des plantes et herbes esmerveillables & miraculeuses en nature... Buon, Paris. Texte intégral sur Gallica.
  • Encyclopédie. Voir Diderot et D’Alembert.
  • Fuchs L., 1549. Commentaires très excellens de l’hystoire des plantes. Gazeau, Paris, 577 p.
  • Haudricourt A.G., Hédin L., 1943. L’Homme et les plantes cultivées. NRF-Gallimard, Paris, 233 p. Réédition 1987, Métailié, Paris, 281 p.
  • Heuzé G., 1861. Les plantes fourragères. Hachette, Paris, 584 p.
  • Heuzé G., 1875. La France agricole. Imprimerie Nationale, Paris, 46 pl.
  • Jaucourt, Ch., 1765. Maïs. in : Diderot D., D’Alembert J., Encyclopédie.ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, t. 9, S. Foulche et cie, Neufchastel. Texte intégral sur le portail de l'ATILF.
  • Lefebvre, Th., 1933. Les modes de vie dans les Pyrénées Atlantiques., A. Colin. , Paris, 777 p.
  • Le Roy Ladurie E., 1975. Histoire de la France rurale, t.2: L'âge classique des paysans, 1340-1789. Paris, Seuil, 621 p.
  • Le Roy Ladurie E., 1992. De la crise ultime à la vraie croissance, 1660-1789 / La croissance agricole. In : G. Duby (ed), Histoire de la France rurale. Le Seuil, Paris, t.2, p. 393-441.
  • Liger L., 1775. La Nouvelle Maison Rustique…, Durand Neveu, Paris, 916 p.
  • Moriceau, J.M., 2005. Histoire et géographie de l’élevage français., Fayard, Paris, 477 p.
  • Mulliez, J. 1979. Du blé, mal nécessaire, Revue d’Histoire moderne et contemporaine, n° de mars, p. 3-47.
  • Parmentier, A.A., 1785. Mémoire couronné le 25 Août 1784, par l’Académie des Sciences, Lettres et Arts de Bordeaux sur cette question : Quel serait le meilleur procédé pour conserver le plus long-temps possible, ou en grain ou en farine, le Maïs ou Blé de Turquie, plus connu dans la Guienne sous le nom de Blé d’Espagne ? Et quels seraient les différens moyens d’en tirer parti, dans les années abondantes, indépendamment des usages connus et ordinaires dans cette province ? Augmenté par l’Auteur, de tout ce qui regarde l’Histoire Naturelle & Culture de ce grain. Imp. Arnaud Antoine Pallandre l’aîné, Bordeaux, 1785, 171 p.
  • Ponsot, P., 2005. Les débuts du maïs en Bresse sous Henri IV, une découverte, un mystère, Histoire et Sociétés rurales, n°23, p. 117-136. Texte intégral sur cairn.info.
  • Tull J., 1731. The New Horse-Houghing Husbandry : or an Essay on the Principles of Tillage and Vegetation. Dublin, 88 p
  • Young, A., 1794. Voyages en France pendant les années 1787, 88, 89, 90. 2è éd., Paris, Buisson, t.II, 492 p. Texte intégral sur Wikisources, ou sur le site de la Bibliothèque Universelle (ABU)
  • Young A., s.d. (après 1794). Voyages en France, Grimbert, Paris, 520 p.

Pour en savoir plus

  1. Planche XII, extraite de Bonafous, 1836

Autres langues

  • Anglais: maize ; corn aux USA
  • Espagnol: maiz
  • Quechua (Bolivie, Équateur, Pérou): sara
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