Décrire un milieu naturel

De Les Mots de l'agronomie
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Auteur : Pierre Morlon

Note
Cet article fait partie du dossier consacré au Milieu naturel. Il expose un POINT DE VUE.

Le point de vue de...
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Espagnol : medio
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Article accepté le 31 janvier 2012
Article mis en ligne le 1er février 2012


Introduction et définitions

Le milieu d’un être vivant ou d’une population (les plants de blé d'un champ, par exemple) est ce qui l’entoure et dans quoi il ou elle vit.

Ce milieu est bien réel. Mais comment le décrire ? Quelles que soient ses dimensions, une description complète demanderait une infinité de données, d’où ce paradoxe : la description objective de ce milieu réel ne peut que rester un objectif irréel car inatteignable.

Il reste donc les descriptions concrètes qu’on peut en faire - au pluriel car, à partir du moment où on ne peut pas observer, mesurer et retenir toutes les données qui décriraient le milieu, il faut en sélectionner un certain nombre, ce qui peut se faire de différentes façons, produisant des descriptions différentes. Or très souvent, il y a confusion entre le milieu réel, la perception qu’un être ou une population peut en avoir, et la description qu’on en donne. Cette confusion est inévitable - et le texte qui suit n’y échappe pas ! – mais il faut être conscient que tout discours sur le milieu naturel (description, caractérisation, évaluation...) est partiel et donc subjectif, tant par le choix des descripteurs que par l’importance relative qu’on leur donne.

Toute description « du » milieu résulte du choix d’un nombre limité d’objets et phénomènes considérés comme importants, c’est à dire ayant une influence. S’agissant des être humains et de leurs activités, et de façon très générale :

Le milieu naturel est ce qui, dans la nature, est perçu comme important à une date donnée par un groupe humain donné.

Ce qui appelle trois questions : perçu par qui (quel groupe humain, à quelle date) ? Ayant une influence sur quoi ? Compte tenu de quoi (quelles techniques) ? En un même lieu, le milieu naturel dépend de la question posée, de celui qui la pose, du moment et des circonstances où elle est posée. Un milieu naturel est donc doublement relatif : à une activité déterminée (ou à un ensemble d’activités), et à un état des techniques et des connaissances, voire de la société. D’où :

Le milieu d’une activité est l’ensemble des conditions ou facteurs dont on sait ou pense, à un moment donné de l’histoire des techniques, des connaissances et de la société, qu'elles ou ils ont une influence sur cette activité.

S’agissant de l’agronomie, discipline appliquée à la conduite de couverts végétaux (en général dans un but de production) :

En agronomie, le milieu naturel en un lieu résulte de la sélection et de la hiérarchisation des conditions ou facteurs « naturels » (plus ou moins modifiés par l’activité humaine) connus comme ayant une influence non négligeable sur ce qu’on y fait ou veut y faire.

Décrire un milieu naturel ne consiste donc pas à accumuler autant de données que l’on peut, mais au contraire à choisir un nombre aussi petit que possible (principe de parcimonie) de descripteurs qui permettent de comprendre, prévoir et éventuellement agir. Le problème principal n’est pas tant celui de l’exactitude d’une description que celui de sa pertinence... et de sa lisibilité ! « Le plus difficile n’est pas d’analyser les facteurs, c’est d’en faire une synthèse en donnant à chacun d’eux l’importance relative convenable par rapport aux autres » (Gaussen, 1962, voir annexe 1).

Il n’y a de milieu naturel que finalisé, donc historiquement situé

Décrire un milieu paraît a priori facile et trivial. Mais, à lire tant de rapports, monographies, thèses... qui débutent par une volumineuse et fastidieuse description « du » milieu naturel, accumulant des données jamais utilisées par la suite, mais où manquent souvent celles dont on aurait vraiment besoin, on finit par se dire que « décrire un milieu naturel (...), il n’y a rien de plus difficile » (Pinchemel, 1997).

Cette fausse difficulté résulte de la croyance, aussi répandue qu’erronée, selon laquelle il serait possible de décrire objectivement « le » milieu. Or cela n’est pas possible, pour des raisons tant théoriques - il y a des objets, des mécanismes que l’on ne connaît pas encore et que l’on ne peut donc pas décrire – que pratiques : même pour ceux que l’on connaît, il faudrait des milliards de données. Comme l’expliquait le pédologue G. Gaucher en 1977 :

« ... l'objectivité totale est pratiquement impossible, parce qu'elle suppose une prise en compte intégrale des données. Or notre connaissance des phénomènes est toujours plus ou moins fragmentaire (...). On est donc toujours amené à faire un choix entre les données à enregistrer, ce qui suppose que l'on se conforme à une hiérarchie établie plus ou moins consciemment entre elles : en réalité, le choix se fait toujours en faveur de données traditionnellement admises comme étant les plus importantes. (...) beaucoup de chercheurs sont persuadés de leur objectivité, alors qu'en réalité leur option procède d’un choix plus ou moins justifié, souvent inconscient, au point que l'interprétation qui guide ce choix, passe inaperçue. (...) si, en raison de la nature même du travail que nous effectuons, nous ne pouvons pratiquer une objectivité systématique, il vaut mieux en être conscient (...) ».

Décrire un milieu naturel a priori, « objectivement », c’est répondre à une question qui n’a pas encore été posée - ou qui a été posée mais qu’on n’a pas écoutée...

Ou bien donc on accumule toutes les données que l’on peut trouver, en espérant que certaines d’entre elles répondront plus ou moins aux questions qui pourront être posées... et le résultat est celui évoqué plus haut : indigeste et inutilisable. « Les chiffres accumulés en trop grand nombre finissent par ne plus rien évoquer et l’on ne voit pas toujours le parti que l’on peut tirer de telle grandeur que l’on s’astreint à mesurer pour se conformer à un usage établi. (...) il faut savoir se limiter aux mesures des facteurs dont le rôle est connu, dont l’intérêt apparaît clairement et qui peuvent servir à étayer un raisonnement » » (Hallaire, 1962).

Ou bien, comme évoqué ci-dessus, on répète ce que tout le monde fait : le milieu naturel de la routine.

Ou bien on se dit que, avant de répondre, il faut connaître et comprendre la (les) question(s) posée(s), et on choisit les données pertinentes pour y répondre, relatives donc à un objectif, une activité... (fig. 1). Il s’agit alors de trouver des descripteurs en nombre aussi réduit que possible, faciles et peu coûteux à obtenir (il s'est écoulé des dizaines d'années entre le moment où Dokuchaev a compris l'importance du climat dans le sol, et celui où on a disposé de l'instrumentation nécessaire pour le décrire), mais suffisants pour comprendre, prévoir et agir.


De la nature au milieu naturel
Figure 1. De la « nature » au « milieu naturel ».


Le résultat d’un tel choix ne constitue pas « la » description « du » milieu, au singulier : en un même lieu, il y a autant de milieux naturels, ou de descriptions qu’on en fait, que d’activités différentes ou de questions qu’on se pose. Ce qui se joue à deux niveaux :

Le premier est celui du choix des descripteurs. Riedel (1962) parle de « facteurs (...) qu’il convient, pour une raison ou une autre, de mettre en vedette ».

Le deuxième est celui de la qualification ou interprétation d’un même (ensemble de) descripteur(s). Un mois de soleil sans pluie en juin, c’est du « beau » temps pour le tourisme, qui s’en réjouit, et une sécheresse pour l’agriculteur, qui, sauf pour faire les foins, s’en désole et attend au contraire la « dégradation » annoncée par la météo... On voit ici que décrire un milieu naturel, c’est aussi, de façon indissociable, l’évaluer : dire qu’un sol est profond, caillouteux, asphyxié... ou qu’un climat est semi-aride, c’est autant les évaluer que les décrire (voir les notions d’aptitudes, contraintes, Potentialités...).

À ces deux niveaux, toute description de milieu naturel est relative à un état (historique et situé) :

A- des connaissances (« théoriques »). Avant la découverte de la photosynthèse et du photopériodisme, il n’y avait pas, en agriculture, de raison de mesurer la durée et l’intensité du rayonnement solaire. « Quel que soit le rôle de la qualité de la lumière sur la végétation, à quoi bon considérer ce facteur, tant que ses effets ne sont pas mieux connus ? » (Hallaire, 1962). Toute description du milieu naturel repose sur une représentation mentale, un modèle, de comment les choses fonctionnent. Que ce modèle soit implicite ou inconscient n’y change rien, et il vaut mieux qu’il soit explicite pour qu’on puisse le discuter, l'améliorer, l'adapter... !

B- des techniques agricoles. « L'étude du milieu doit être parallèle à l'évolution des techniques » (Gatheron, 1947 : 11) ; « Il n’y a pas de minerai de fer pour un peuple qui ne connaît pas la métallurgie » (Sigaut, 1985). Hénin (1980) parle « de terrains dans lesquels, compte tenu des techniques et des connaissances de l’heure, on choisit la solution la moins mauvaise pour en tirer parti. (...) il suffit que l’on dispose d’un nouvel outil de travail du sol pour lever certaines contraintes découlant de sa constitution ». Hervé et de la Forge (1989) donnent en exemple les USA qui réalisent « l’inventaire des sols et des climats (...) avec des révisions régulières pour tenir compte de l’évolution des techniques (...) ». Il ne s’agit pas ici seulement des techniques existantes (connues), mais aussi de celles que, pour des raisons économiques, religieuses ou autres, une société accepte ou non d’utiliser et qui délimitent le champ des possibles : « les champs cultivés cessant là où ils ne peuvent plus payer les peines du cultivateur, leur limite [en altitude] est fonction d'éléments politiques et moraux, et non la simple conséquence du changement de climat » (Boussingault, 1844 : 657).

C- et, plus généralement, de l’état de la société. De nos jours, qu’il y ait ou non du minerai de fer à proximité ne fait pas partie des descriptions de milieu naturel pour l’agriculture, parce que l’acier dont sont faits les tracteurs ou les charrues peut avoir été fabriqué en Chine avec du minerai australien. Mais, quand les échanges de produits lourds ne se faisaient qu’à courte distance, cela a pu être crucial pour l’agriculture et faisait donc partie de son milieu : lorsqu’il compare les chevaux et les bœufs pour labourer, Estienne (1564, liv. 5, ch. 8) écrit : « aussi ne leur faut tant de ferrure, ni harnais aux pays où le fer, & les autres hardes sont chères ».

Une caractéristique naturelle qu’un groupe humain juge importante, peut être indifférente (donc non pertinente dans la description du milieu) pour un autre qui n’a pas les mêmes techniques, les mêmes modes d’organisation, les mêmes objectifs ou les mêmes valeurs. On ne peut donc « rendre compte des relations entre une société humaine et la nature ambiante en se contentant de décrire, tel un décor figé, le cadre biogéographique où cette société évolue » (Barrau, 1977). « Vidal de la Blache ((1845-1918)) et ses héritiers immédiats, au premier rang desquels se place Albert Demangeon ((1872-1940)), soulignent fortement qu’un même milieu peut être utilisé et interprété de façon différente par des groupes humains ou par un même groupe au cours de son histoire, c’est-à-dire donner naissance à plusieurs environnements. (...) G. Bertrand (1975) (...) constate que les déterminismes naturels jouent toujours à l’intérieur d’une structure économique et sociale, et qu’ils changent de poids et de signification selon l’échelle spatiale. Aussi, il semble préférable de ne pas recourir aux notions de « déterminisme » et de « possibilisme », mais d’utiliser le terme de « contraintes », pris comme « ensemble de potentialités et de limites ». Limites dont quelques-unes sont absolues, mais dont la grande majorité est relative et changeante en fonction des niveaux techniques et des objectifs des sociétés » (Dollfus, 1977).

« Il n’y a pas d’environnement dans l’absolu, en soi : il n’y en a que par rapport à tel ou tel être vivant qui s’y trouve. A chacun son environnement, en quelque sorte. Ce qui veut dire qu’il ne sert pas à grand chose d’accumuler mesures et statistiques sur, disons, le climat d’une région : j’ai de grandes chances, ce faisant, d’accumuler des chiffres sans signification, tout en laissant de côté les éléments qu’il serait réellement utile de connaître. La météo de l’arboriculteur n’est pas celle d’EDF, et encore moins celle des automobilistes ! (...) Chaque société a son milieu propre, découpé pour ainsi dire dans l’infinité des milieux possibles dans la région qu’elle occupe. Et ce milieu n’est pas donné d’avance. Il dépend de ce que les gens savent et de ce qu’ils font, c’est-à-dire de leur culture. L’environnement d’une société fait partie intégrante de la culture de cette société ; c’est donc de celle-ci qu’il faut partir, toujours. L’opposition nature/culture est absurde au niveau qui nous intéresse ici : ce qu’il y a de pertinent dans la nature fait partie de la culture, le reste est hors de notre propos. » (Sigaut, 1981). « Les représentations que l’homme a de ses actions et de ses relations avec le monde naturel participent à la création de ce milieu » (Roué, in Ducros et al., 1998).

Il n’y a donc pas de « milieu naturel » a priori, mais seulement relatif à une activité, dans un contexte déterminé.

« Parce que l’on peut parler de « type de sol » comme d’êtres définis, les décideurs ont tendance à vouloir les utiliser comme s’il s’agissait effectivement d’objets ; en fait, ce sont des concepts permettant de regrouper, à travers les processus évolutifs qu’ils impliquent, un ensemble de fonctions, d’en déterminer la cohérence. Mais cette connaissance ne prendra toute son utilité que dans la mesure où ces fonctions seront elles-mêmes ré-incorporées à un système, celui qui implique la mise en place d’un système de culture et le développement des espèces qui le composent. C’est-à-dire que le pédologue doit se résoudre à admettre que ses connaissances n’ont de valeur techniquement parlant que relativement à une certaine finalité. Il faut également que ceux qui veulent en utiliser les données, sachent se plier à cette exigence. » (Hénin, 1980).

« Au fond, si la notion de milieu est invoquée au nom de la complexité, elle laisse le scientifique relativement désarmé face au choix immense des variables qu’il peut retenir. Le repli sur un inventaire objectivisant de différents « facteurs géographiques » conduisant à une perte de la complexité, l’intérêt de la notion de milieu se dissipe alors même que le chercheur essaye de la décrire : plus il catégorise, plus elle lui échappe. Or, comme la notion de milieu n’a de sens que par rapport à un lieu ou une activité localisée que l’on cherche à expliquer, il en découle qu’on doit l’aborder pour ce qu’elle est, une notion finalisée, une notion intrinsèquement liée à un argumentaire. (...) Il est important de le souligner : identifier un milieu passe par la construction d’un récit qui lui donne sa cohérence et en précise son référent subjectif » (Berdoulay, 2000).

Ainsi, ce n’est pas le milieu naturel qui détermine ce que font les hommes, c’est ce que font les hommes qui définit le milieu naturel. La description « du » milieu naturel ne peut donc pas être préalable à l’étude de ce qu’y font des hommes, elle en est la conséquence. Ce n’est pas en début d’étude (et de document) qu’elle a sa place : c’est quand on a bien avancé l’étude de l’activité à laquelle on s’intéresse et de ses conditions techniques, sociales et économiques, que l’on sait quelles données sont pertinentes et comment les interpréter. « Décrire le milieu naturel » est alors beaucoup plus facile à faire et simple à exposer – par exemple, un simple schéma qualitatif comme celui ci-dessous (fig. 2) peut en dire plus que des milliers de chiffres...


Origine et diffusion du maïs
Figure 2. Un point crucial de la problématique climatique de haute altitude dans les Andes du Pérou et de Bolivie (d’après Bourliaud et al., 1986 ; Morlon et al., 1992).
Les paysans pratiquent des rotations longues, incluant 5 à 15 ans de prairie pâturée, après laquelle ils labourent pour planter des pommes de terre. Ce labour avec une sorte de bêche demande beaucoup de temps et n’est pas possible quand la terre est sèche. Comment le faire suffisamment tôt pour que les pommes de terre soient arrivées à maturité à la fin de la saison des pluies, avant que la sécheresse et les gelées nocturnes ne les tuent ?

Conséquences méthodologiques

« La sélection des variables explicatives du milieu ne résulte pas d’un choix préalable par des spécialistes de son analyse » (Hervé et de la Forge, 1989).

En anthropologie, le milieu naturel d’un groupe humain n’est pas « la nature » où vit ce groupe, mais la façon dont il perçoit, décrit et utilise cette nature – on pourrait dire : dont il l’organise, à la fois intellectuellement et matériellement. L’étude du milieu naturel suppose donc :

  • L’étude des techniques. Les relations d’une société avec son milieu passent, d’évidence, par l’élaboration de techniques d’exploitation de ce milieu. L’étude de ces relations va au-delà de la seule culture matérielle. Elle implique qu’on connaisse les savoirs de la société et les représentations qu’elle se donne du milieu (« tout ce qui lui rend son milieu à la fois pensable et consommable »). (...)
  • L’étude de la langue. C’est un révélateur de la compréhension du monde. Chaque société nomme les éléments qu’elle distingue. Les appellations, les termes utilisés, confrontés avec le reste de la langue (...) révèlent l’intégration de l’homme dans son milieu. Dans plusieurs sociétés, il n’y a pas nécessairement – comme dans la pensée occidentale – coupure conceptuelle entre un environnement naturel et l’homme qui y habite.
  • Les pratiques religieuses mêmes, car elles intègrent des éléments naturels » (Ducros, in Ducros et al., 1998).

En géographie, « nous devions donner la parole aux paysans. Collecter des données ((sur le milieu)), cela consistait d'abord à les écouter et à les observer. Une grande importance devait être accordée aux termes locaux que les paysans emploient pour nommer, identifier et qualifier le milieu. (...). A l'écoute des paysans, on obtient une construction qu'il faut comprendre. » (Blanc-Pamard, 1986).

En agronomie, on pourrait aussi, dans tous les lieux déjà exploités par l’homme, commencer toute étude du milieu naturel en écoutant ce qu’en disent ceux qui l’utilisent. Identifier avec quels critères et quel vocabulaire (quelles catégories) ils en parlent, et quels critères ils prennent réellement en compte dans leurs pratiques.

Les connaissances en bioclimatologie, science du sol, etc., sont alors utilisées non pour décrire le milieu à priori, mais, dans un premier temps, pour interpréter la description (incluant la nomenclature) et l’utilisation qu’en font les gens (Riedel, 1955, voir annexe 2 ; Dabin, 1962 ; Blanc-Pamard, 1986 ; Kanté & Defoer, 1994 & 1995). Elles permettent ensuite d’alimenter la réflexion prospective et le dialogue sur d’autres possibles.

Méthode d'étude d'un milieu naturel :

D'abord : étudier ce que ses utilisateurs en disent et ce que leurs pratiques révèlent
Ensuite : confronter avec ce que peuvent en dire diverses disciplines scientifiques
- et pas seulement celles spécialisées dans l'étude "du" milieu ! -

Partir de ce que les agriculteurs disent et font (leurs pratiques) peut conduire à des critères différents de ceux retenus par les disciplines scientifiques spécialisées dans l’étude du milieu.

« Les différenciations paysannes et scientifiques sont différentes, car elles n'ont pas les mêmes intérêts. (...) Les paysans intègrent des unités de terrain sous des termes locaux, mais ils ne retiennent pas pour chaque unité les mêmes caractéristiques, ce qui est différent des analyses scientifiques dont les grilles d'observation reprennent toujours les mêmes critères. (...) L'échelle des valeurs différentes tient à une connaissance du milieu basée pour l'une sur l'observation (analyse scientifique), pour l'autre sur l'utilisation du milieu et la mise en œuvre de pratiques correctives (perception paysanne). (...) D'un côté, l'étude du milieu est l'affaire de spécialistes qui opèrent selon un découpage thématique. De l'autre, le milieu est vu, classifié, utilisé et valorisé par une société qui a de ce milieu une perception spatiale, structurée, globale et dynamique.» (Blanc-Pamard, 1986).

Au lieu par exemple de considérer l’hétérogénéité comme un handicap et les différences entre milieux comme autant de contraintes différentes dont la correction permettrait de faire la même chose partout, on peut étudier la valorisation par les agriculteurs de cette hétérogénéité. Ils apprécient en effet chaque partie de leur territoire, non pas dans l’absolu, mais relativement aux autres parties qui sont à la fois complémentaires et concurrentes. Caractériser une parcelle ne consiste donc pas, ou pas seulement, à dire ce que le sol et le climat permettent d’y faire « dans l’absolu », mais quelle est sa place, son rôle dans l’exploitation, d’où des qualifications relatives : « plus précoce que », « moins séchante que »,... qui font apparaître des complémentarités telles que dispersion des risques et étalement du calendrier de travail (voir Morlon, coord., 1992, chap. 3), souvent peu prises en compte alors qu’elles sont essentielles.

Que dire alors des zonages ? On ne peut parler d’hétérogénéité (à quelque échelle que ce soit) que lorsqu’on a défini des critères qualitatifs et quantitatifs (seuils) pour dire que tel endroit est différent d’un autre. Mais qui définit ces critères et comment ? « Un découpage en zones homogènes est évolutif, lié aux progrès des techniques, aux systèmes culturaux adoptés » (Sebillotte, 1974 : 9) ; « même une carte thématique ne pourra aller très loin dans ce domaine puisque ces relations sont dans leur extériorisation liées aux techniques culturales, au matériel végétal employé et que ces éléments sont très variables (...) Les zones homogènes de l’agronome seraient donc caractérisées par (...) une série de conseils périodiquement mis à jour pour tenir compte de l’évolution des techniques mais aussi de la technicité des agriculteurs » (id. : 24]. La définition de zones homogènes doit partir des pratiques des agriculteurs, ou d’hypothèses de modifications de ces pratiques. Elle doit également tenir compte de ce que, sur un même type de milieu, les pratiques diffèrent en fonction de la configuration du territoire de chaque exploitation (Soulard, 1999 et 2005). « Le zonage n’est donc pas dans cette perspective un document cartographique figé. Il se présente au contraire comme une structure d’information interactive et évolutive » (Hervé & de la Forge, 1989).

Ce dans quoi se trouve, par exemple, une exploitation agricole, n’est pas la juxtaposition d’un « milieu naturel », d’une organisation sociale, d’un environnement économique, etc…, mais un système agraire, c’est à dire une société organisée utilisant des techniques qu’elle a choisies (ou que certains groupes en son sein ont choisi...) pour exploiter un milieu qui, presque toujours, n’est plus « naturel » depuis bien longtemps mais anthropisé pour (aménagements) et par cette utilisation. Cela peut paraître évident, mais ne l’est pas si l’on considère tant d’études où tout cela est présenté de façon saucissonnée ! A un autre niveau, cela veut dire que le milieu d’un système agraire est ce système agraire lui-même (un système agraire est à lui-même son propre milieu) ou, plus précisément, ce que son histoire en a fait.

Chaque méthode et chaque échelle d’étude met en évidence le rôle de certains facteurs et est incapable de vérifier celui d’autres facteurs. Cela dépasse largement de simples considérations méthodologiques : en introduction à l’Histoire de la France rurale, Bertrand (1975) a montré comment, dans l’étude des relations entre l’homme et la nature, l’interprétation et les conclusions dépendent des échelles de temps et d’espace auxquelles on étudie les phénomènes.

Le fait de réduire la nature à la description qu’on en donne - prendre pour absolue, objective et intemporelle une description du MN qui n’est que relative, partielle et datée – conduit à deux maladies graves qui font bien des ravages de par le monde. La première est le déterminisme, qui considère que le "milieu naturel" tout seul expliquerait tout. C’est ainsi que l’on décrète des « vocations » définitives pour un terrain ou une région... La seconde est le technocratisme : un groupe professionnel croit qu’il sait décrire le milieu, l’évaluer, le "zoner", de la seule façon qui soit vraie et à laquelle, en conséquence, tout doit se plier. Mais la vérité a trop de facettes pour être réduite à ce qu’un seul regard peut en saisir. Et, chaque fois que changent la question posée, les conditions dans lesquelles elle se pose ou les gens qui la posent, « chaque fois qu’un nouvel acteur émerge, les faits pertinents ne sont plus tout à fait les mêmes » (M. Mormont).

Les nouvelles préoccupations comme l’environnement justifient un renouvellement de l’analyse des interactions société - nature : « il ne s’agit plus de décrire des rapports homme - nature déjà élaborés ou négociés sur la longue durée, mais d’inventer (ou de réinventer) de nouveaux types de négociation des rapports société - nature, de nouvelles pratiques, à partir des techniques et des représentations du milieu naturel contemporain ou à venir » (Mathieu, 1992).

Appendice : Un point de vue d’écologie humaine

Dans un article théorique d’écologie humaine, « La niche écologique contre l’écosystème et l’intervention négligée des faits techniques », Guille-Escuret (1996) écrit, avec un tout autre vocabulaire, des choses très proches de certains points ci-dessus. Pour lui, « l’écosystème (...) doit être constitué en fonction du problème à résoudre ». Il critique la « spatialisation anticipée de la biocénose en anthropologie ((qui)) immobilise une relation entre le social humain et l’écologique, éludant ainsi la variabilité de cette relation selon l’échelle spatio-temporelle de la question posée. » « La recension des procès de travail est indispensable au repérage des dimensions de la niche écologique ». Et enfin, « l’écologie humaine a généralement ignoré la technologie : les faits techniques sont même extraordinairement absents de ses formalisations et de sa méthodologie. ».


Références citées

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  • Pinchemel P., 1997. Lire la face de la Terre : de la géographie à la géonomie. Nature, Sciences, Sociétés, 5 (4) : 47-54.
  • Riedel C.E., 1955. Classification des sols et fertilité des terres. Économie rurale, 23 : 15-20. texte intégral sur le site de Persée.
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  • Sigaut F., 1975. La technologie de l’agriculture, terrain de rencontre entre agronomes et ethnologues. Etudes rurales, 59 : 103-111.
  • Sigaut F., 1976. Une discipline scientifique à développer : la Technologie de l’Agriculture. Cah. Ing. Agronomes, 307 : 16-21 et 309 : 15-19. Idem : A travers champs – Agronomes et géographes. ORSTOM, 1985 : 11-29. texte intégral sur le site de l'IRD.
  • Sigaut F., 1981. Pourquoi les géographes s’intéressent-ils à tout sauf aux techniques ? L’Espace Géographique, N°4/81 : 291-293.
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  • Soulard C.T., 1999. Les agriculteurs et la pollution des eaux : proposition d’une géographie des pratiques. Thèse de géographie, Université Paris I, 424 p.
  • Soulard C.T., 2005, Les agriculteurs et la pollution des eaux. Proposition d'une géographie des pratiques. Natures, Sciences, Sociétés, 13, 154-164. texte intégral sur le site de la revue.

Pour en savoir plus

Bibliographie complémentaire

Jollivet M. (ed.), 1992. Sciences de la nature, sciences de la société. Les passeurs de frontières. CNRS, Paris, 589 p.

Liens externes

Une brève histoire du mot milieu sur le Dictionnaire français d’hydrologie du Comité National Français des Sciences hydrologiques.

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