Signification des rendements

De Les Mots de l'agronomie.

Auteurs : Pierre Morlon et François Sigaut

Note
Le dossier consacré à la thématique du Rendement est composé de deux articles : celui-ci et Élaboration et composantes du rendement.

Le point de vue de...
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Autres langues
Anglais : yield
Allemand : Ertrag
Espagnol : rendimiento
Informations complémentaires
Article accepté le 9 mars 2010
Article mis en ligne le 30 juillet 2010, modifié le 25 janvier 2013.

Définition

Le rendement d’une culture se dit du rapport entre la quantité récoltée et le facteur de production (terre, semence, travail, eau, ...) jugé pertinent dans la situation agricole considérée. C’est un moyen de juger l’efficacité de cette culture, par comparaison avec les rendements obtenus dans d’autres milieux ou avec d’autres techniques ou variétés.

Ces comparaisons ne conduisent à des conclusions valables et à des actions efficaces et utiles, que si on choisit de façon pertinente le numérateur (quelle mesure de la production) et surtout le dénominateur (par quel critère ou facteur limitant on divise cette production) : on les choisit en fonction des buts qu’on se propose ou des questions qu’on se pose, et de la situation dans laquelle on se trouve. La façon d’exprimer « le » rendement dans une société indique quel facteur elle perçoit ou a perçu comme le plus limitant ou contraignant. Partout où ce n’est pas la terre (la surface) mais un autre facteur, c’est le « rendement » de cet autre facteur qui permet de juger l’efficience des pratiques de l’agriculteur, le rendement à l’hectare n’étant alors un critère pertinent ni pour comparer des agriculteurs différents, ni pour comprendre ce que fait un agriculteur, ni par conséquent pour proposer des améliorations.

Notons que l'emploi habituel du terme en agriculture est impropre car, au sens strict, un rendement est une grandeur sans dimension, le numérateur et le dénominateur étant de même nature et exprimés dans la même unité.

Un rendement, c’est fait pour être comparé à d’autres rendements

« Voici : le semeur sort pour semer. Il sème et il en tombe le long de la route. Les oiseaux viennent et les mangent. D’autres tombent sur les pierrailles, où ils n’ont pas beaucoup de terre ; (…) parce qu’ils n’ont pas de racines, ils se dessèchent. D’autres tombent sur les épines. Les épines montent et les étouffent. D’autres tombent sur la belle terre ; ils donnent du fruit : l’un cent, l’autre soixante, l’autre trente [pour un]. » (Évangile de Matthieu, chap.13, 3-8).

« (...) sur l’acre il convient de semer au moins deux boisseaux (...) ; au triple de votre semence, vous devez donc avoir 6 boisseaux de cette acre » (sur lacre couent il semer al meyns deus bussels (...) ; al tierz de votre semayl donc deuent avoyr vi bussels de cele acre) » ((de Henley, ca. 1280).

« Ce froment a rendu chez moi quarante pour un, semé dans un jardin : et employé en terre commune, douze à quinze » (O. de Serres, 1604 : 108).

« A Iakoustk le froment et le seigle rendent quelquefois le quinzième grain, quoique à la profondeur d'un mètre le sol qui les porte soit constamment gelé » (Boussingault, 1844 : 656).

Les auditeurs de la parabole du semeur devaient comparer les rendements de cent, soixante et trente [pour un] dans la bonne terre à ceux, sans doute moindres, qu’ils avaient en tête. Gautier de Henlé indique au seigneur propriétaire des terres à quel rendement de référence il doit comparer ce que ses gens ont engrangé, pour savoir s’ils ne l’ont pas volé. Et le lecteur de Boussingault devait comparer celui de 15 pour 1 parfois obtenu au fond de la Sibérie à ceux habituels dans sa propre région. Annoncer un rendement, quel qu’il soit, ne dit en effet rien à des gens qui n’ont pas de point de repère : ce qui est notre cas lorsque nous lisons ces textes, puisque nous n’avons plus de références calculées de la même façon.

Une donnée de rendement isolée ne signifie rien, ne sert à rien ; elle ne prend son sens que comparée, explicitement ou non, à d’autres rendements obtenus avec des moyens différents, dont elle permet de juger l’efficacité, ou dans d’autres conditions. Un rendement de blé de 40 q/ha est excellent (comparé à ceux qu’on y obtient habituellement) en agriculture non irriguée dans les montagnes arides du Maghreb, mais très médiocre (comparé ...) en Picardie.

Ceci est vrai tant en expérimentation, pour trouver « la meilleure » technique ou variété, qu’en vulgarisation (extension), pour conseiller à des agriculteurs d’en imiter un autre jugé « meilleur » (plus efficace) ou d’adopter des techniques jugées plus efficaces que les leurs. Mais que veut dire « meilleur » ou « plus efficace » ? Pour juger une technique, il faut au préalable définir l'objectif (le critère) par rapport auquel on juge ; or ce critère diffère selon les situations.

Un rendement ne se mesure pas, il se calcule : c’est un rapport - une mesure de la production divisée par un facteur de production. Mais lesquels ? Ni le numérateur, ni le dénominateur ne sont donnés à priori : ils résultent d’un choix, qui doit être à la fois conscient et raisonné. Nous commencerons par le dénominateur.

Quel rendement (quels critères de comparaison) ? Le dénominateur

« J'ai semé, dans un demi-arpent, quatorze livres d'orge, c'est-à-dire, environ un boisseau de Paris, et néanmoins j'ai récolté 75 bottes d'orge, qui m'ont produit 40 boisseaux, ce qui fait 40 pour un. Existe-t-il un grain plus productif ? » (Chrestien de Lihus, 1804 : 318[1]).

Depuis la fin du XIXe siècle, les agronomes ne connaissent et ne calculent que « le » « rendement » par hectare - avec, au numérateur, d’abord un volume, puis un poids. Mais il n’existe pas qu’un moyen et un seul, universel et rationnel, pour juger les résultats d’une production : il en existe plusieurs, qui ont des significations différentes et correspondent à des situations techniques et sociales différentes. C’est parmi tous ces rendements différents – il vaudrait mieux parler de rapports ou ratios – que nous devons essayer de nous reconnaître, si nous ne voulons pas que toutes nos discussions sur les résultats quantitatifs des agricultures anciennes soient biaisées dès le départ (Sigaut, 1992), et que nos jugements sur ceux des paysanneries du Tiers-Monde soient tout aussi biaisés et les conseils qu’on en tire, inapplicables ou nocifs (annexe 2).

En économie, on admet souvent que le producteur rationnel cherche à maximiser l’efficience du facteur le plus limitant ou contraignant dans son exploitation. Les facteurs que l’on peut ainsi mettre au dénominateur sont nombreux : la surface, la semence, le travail, l’eau, etc. Le choix de l’un ou l’autre n’est pas indifférent ; est pertinent celui qui est perçu comme le plus limitant ou contraignant par la société ou le producteur considéré. L’expression du rendement est donc révélatrice de la situation historique, géographique et sociale.

La semence

« ... car il est ainsi qu’en semant le blé, on a esperance qu’un grain en apportera plusieurs » (Bernard Palissy, [1563] 1988 : 65).

Rendement vient de rendre. Le rendement a d’abord été exprimé par rapport à la semence qu’on a prêté ou confié à la terre : un rendement de 5 pour 1, de 100 pour 1... C’est le rendement vrai : on met dans un processus une certaine quantité de quelque chose, et on en retire une autre quantité de la même chose ; c’est une grandeur sans dimension, le numérateur et le dénominateur ayant la même unité, comme partout ailleurs qu’en agriculture. Le rendement d’une machine est le quotient, inférieur à 1 depuis Carnot, de l’énergie qu’elle restitue par celle qu’elle consomme (des Watts divisés par des Watts ou des Joules par des Joules). Celui d’un placement financier, qu’on espère au contraire supérieur à 1, est le quotient de la somme rendue par la somme placée (des euros sur des euros).

C’est ce rendement que le producteur cherche à maximiser - et qui est donc le critère de jugement pertinent - lorsqu'il se trouve devant le choix cornélien : « ce que je viens de récolter, ou bien je le garde comme semence pour l’an prochain, et je continue à avoir faim ; ou bien je le consomme maintenant, et je n’aurai rien à semer l’an prochain » (un rendement de 4 pour 1 signifie qu’on doit réserver comme semence le quart de la récolte). Ce qui a été la situation de l’humanité pendant des millénaires, et l’est encore parfois dans certaines régions du monde.

Ainsi, aux XVIIIe et XIXe siècles, des cultivateurs et agronomes de toute l’Europe ont cherché à battre le record du plus grand nombre d’épis ou de grains sur un pied de blé.

« M. Georges Villers présente une plante de blé (...) offrant un exemple de fécondité remarquable (...) 116 épis ayant en moyenne 35 grains, ce qui donne un nombre total de 4 060 grains » (Bull Soc. Agric. Bayeux, 1850-51, 1 : 296). Les histoires de ce genre ne sont pas rares. (...). Le record absolu est sans doute détenu par un pied d’orge qui, d’après Davy (1820 : 240) aurait produit 249 tiges et plus de 18 000 grains. ». (Sigaut, 1992).

Bien entendu, pour obtenir de tels rendements, on éliminait toute compétition entre pieds (voir ci-dessous), et on favorisait très artificiellement le tallage.

Inversement, de fortes densités de semis pour étouffer les mauvaises herbes étaient cause de bas rendements à la semence (Campbell, 1983).

Mais attention : les apparences peuvent être trompeuses. Autrefois en Europe, on exprimait le rendement par rapport à la semence, mais on semait à la volée, méthode qui épargne le travail en gaspillant de la semence...

Le travail

Dans les agricultures non motorisées, le travail est souvent limitant, en particulier lors du labour. Ce que le producteur cherche à maximiser est alors la production par jour de travail de labour.

Lorsqu’une unité de mesure de la surface des terres n’est pas fixe et uniforme, mais calée sur la surface labourée en un jour (acre, arpent, journal, hommée…), qui dépend des caractéristiques du sol, un rendement calculé par rapport cette unité est, de fait, une mesure de la productivité du travail de labour et non, contrairement aux apparences, de l’efficience de la conversion de l’énergie solaire ! C’est ce qu’illustre le texte suivant - et c’est ainsi que l’on devrait commencer par lire les autres, avant de chercher à traduire ces données en quintaux par hectare :

« Quantité de terres qu’un homme peut labourer en un jour, avec des chevaux ou avec des bœufs.

Journal
Jugerum

Acre

Produit d’un arpent de terres en blé

L’arpent est la valeur de ce qu’un homme avec 2 ou 3 chevaux, selon la force des terres, peut labourer en un jour, ou en deux jours avec des bœufs. Ce rapport avec la journée d’un homme fait qu’en plusieurs pays, comme en Picardie, &c. on compte par journal, qui est à-peu-près l’arpent de Paris, & aussi à-peu-près la même chose que le jugerum d’Italie, ainsi nommé parce qu’il contient ce que deux bœufs peuvent labourer en un jour. En Bretagne on mesure aussi par journal. Les deux journaux reviennent à l’acre de Normandie, peu plus, &c.

L’arpent des terres ordinaires peut produire 200 gerbes de blé qui rendent année commune quatre septiers de blé. Il y a des terres qui passent ce produit, & qui portent jusqu’à 300 gerbes, & rendent six septiers de grains, selon les années. »

(La Bretonnerie, 1782, t. 2 : 86).

L’eau

Le « coefficient de transpiration » de la littérature agronomique, quantité d’eau évaporée par le couvert végétal pour produire 1 kg de matière sèche récoltée (Demolon, 1956 : 111-112), est l’inverse arithmétique d’un rendement : il est équivalent de dire « 500 litres d’eau par kg de matière sèche » ou « 2 kg de matière sèche par m3 d’eau ».

Jusqu’à présent, il a surtout été utilisé dans les régions arides où ce que l’on cherche à maximiser est la production par mètre cube d’eau d’irrigation. Le changement climatique et la concurrence croissante entre différents usages de l’eau, même dans les régions tempérées humides, pourront donner une importance croissante à ce critère et à ce mode d’expression du rendement.

La surface

Pour l’écophysiologiste, le « rendement » par unité de surface permet de juger l’efficacité de l’interception et de la conversion du rayonnement solaire par le couvert végétal cultivé.

Pour le producteur, ce critère n’est pertinent que lorsque les facteurs limitants ci-dessus ont été levés, et que ce qui limite sa production ou le revenu qu’il en tire est principalement la surface qu’il peut exploiter.

Demain, les combustibles fossiles ?

L’épuisement des énergies fossiles et l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre feront sans doute bientôt calculer, à côté du rendement par hectare, un rendement par tonne de combustible fossile utilisé (ou de CO2 rejeté), en prenant en compte la totalité des consommations, y compris l’énergie utilisée pour la fabrication des engrais. Sachant que, en gros, la fabrication de 20 unités d’azote consomme autant d’énergie que le labour d’un hectare, cela pourra conduire à de profondes modifications dans les techniques et les systèmes de culture (rotations avec légumineuses).

Avec quels choix techniques pour chacun d’eux ?

On ne peut maximiser qu’un seul critère à la fois. On ne peut pas maximiser en même temps les rendements à la semence, au travail, à l’eau, à l’hectare... Pire : certains sont strictement antinomiques. Et les choix techniques qui permettent de maximiser l’un ou l’autre sont différents, parfois radicalement.

Pour maximiser le rendement par rapport à la semence, il faut éviter toute concurrence entre plantes, d’où des densités de semis très faibles et un indice foliaire longtemps très bas, qui ne permet pas de valoriser toute l’énergie solaire disponible : viser un rendement / semence élevé conduit forcément à un « rendement » à l’hectare bas. Et inversement : pour maximiser le « rendement » à l’hectare, il faut avoir très tôt un indice foliaire élevé pour capter le rayonnement solaire, donc des densités de semis élevées et une forte concurrence entre plantes, qui conduisent à un faible rendement par rapport à la semence (fig. 1).

Signification des rendements1.jpg


Cela ne devrait-il pas faire partie du B-A-BA de l’agronomie ?

Il se trompe donc du tout au tout, celui qui prend le critère « rendement à l’hectare » pour juger l’efficacité du paysan qui, en situation de disette, a cherché et réussi à maximiser le rendement à la semence, avec une très faible densité de semis ! C’est pourtant ce que font, de nos jours, de nombreux agronomes - et, pour le passé, les historiens qui cherchent à ramener à l’hectare les rendements donnés à la semence - alors même que la densité de semis est très rarement indiquée en même temps que le rendement/semence… (Rappelons que : Rendement / hectare = rendement / semence x densité de semis (en poids) / ha).

Dans les Andes du Pérou (Bourliaud et al., 1986 ; Morlon et al., 1992), le labour à la bêche andine (chaquitaclla) de toute la surface du champ permet de meilleurs rendements de pommes de terre à l’hectare que celui en billons, où seule une bande de terre sur deux est retournée et posée sur la bande non retournée. Mais ce dernier, qui demande 2 à 3 fois moins de travail par hectare, donne de meilleurs rendements (productivités) par jour de travail de labour. Dans un même village, un paysan qui a peu de terres et beaucoup de main d’œuvre choisira donc le labour complet, et à l’inverse celui qui a beaucoup de terres et peu de main d’œuvre celui en billons : et cela n’a aucun sens de dire que l’un a été plus efficace, car ils ne peuvent pas être jugés suivant le même critère.

Depuis des milliers d’années sans doute, existe dans les techniques de semis des agricultures « traditionnelles » une nette opposition entre l’Occident (de l’Atlantique à l’Afghanistan) et les autres régions du monde. En Occident, on semait le plus souvent les céréales à la volée, ce qui donnait des rendements à la semence de 4 à 10 pour 1. Dans le reste du monde, les techniques de semis sont diverses, mais le semis à la volée est assez rare. On sème ordinairement en lignes (à la main ou au semoir) ou en poquets, ou encore en pépinière avec repiquage (le riz) ; et dans de nombreux cas, on fait prégermer les graines avant de les semer. Les rendements permis par ces techniques sont de l’ordre de 50 à 150 pour 1, soit 10 à 20 fois plus qu’avec le semis à la volée. Le rendement à la surface, lui, ne diffère pas ; ce qui change, c’est la quantité de semence, et la quantité de travail nécessaire pour semer ou planter. Les rendements à la semence élevés résultent de techniques de semis exigeantes en main d'œuvre, par opposition au semis à la volée qui consomme beaucoup moins de travail mais plus de semence. Les rendements à la semence relativement faibles (4 ou 5 pour 1) ne signifient pas forcément une agriculture pauvre, mais seulement qu’on sème à la volée et qu’on sème épais, c’est à dire qu’on prodigue la semence pour épargner la main d’œuvre parce que celle-ci est limitée ou chère. A l’inverse, des rendements à la semence élevés (100 pour 1 et plus) indiquent presqu’à coup sûr que la main d’œuvre est abondante et peu coûteuse. (Sigaut, 1992; Comet, 2003.)

L’utilisation du seul critère « rendement à l’hectare », propre aux agricultures mécanisées où les champs sont uniformément cultivées et ensemencées d’une seule espèce, pour juger de l’efficacité des techniques employées par des paysans ou des agriculteurs dans n’importe quel (autre) type d’agriculture et situation, est ainsi la cause d’innombrables erreurs de jugement et de l’échec ou des résultats désastreux de nombreuses actions de « vulgarisation » ou « développement agricole » dans le monde. On peut se demander s’il n’y a pas un lien entre l’utilisation exclusive de ce critère et une forme d’agriculture entrepreneuriale.

Historiquement, l'expression du rendement par rapport à la surface s'est fortement et brutalement développée au début du XIXe siècle (on la trouvait certes déjà avant, mais beaucoup moins). Les statistiques administratives, qui prennent un développement spectaculaire sous la Révolution et surtout sous l'Empire, ont joué un rôle majeur. On peut aussi penser que, sous l’Ancien Régime, l’expression du rendement à la surface a pu être freinée par la grande variabilité des unités de mesure d’une province à l’autre, alors qu’un rendement à la semence, indépendant des unités de mesure, est universellement comparable. Mais cela pourrait aussi s'expliquer par les changements dans le rapport à la propriété foncière provoqués par la Révolution : le passage d'une propriété aristocratique héritée, souvent vaste, d'où on tirait du prestige et un revenu sans grande considération de la surface, à une propriété achetée par des bourgeois qui, ayant payé chaque arpent, voulaient en tirer le maximum de profit.

Le numérateur

Quelques pièges

Si le choix du dénominateur dépend des conditions de la production, celui du numérateur dépend de l’objectif de la comparaison, c’est à dire de la question qu’on se pose – et, pour être valable, il exige dans tous les cas au moins une condition. Un exemple, pris parmi beaucoup d’autres, permettra d’illustrer les pièges à éviter.

« La canne à sucre constitue, en 2004, la plus importante production agricole mondiale avec 1 318 millions de tonnes (Mt) produites annuellement, sur 20,1 millions d’hectares (Mha), avec un rendement moyen mondial de 65,5 tonnes/hectare. Le maïs est la seconde production : 705 Mt, sur 145 Mha ; le blé est la troisième : 624 Mt, sur 217 Mha » (Fahrasmane, 2005).

Que compare ce texte ?

Une récolte contenant 70% d'eau à des grains qui en ont 15% - or il n’y a de production végétale, et donc de rendement, que de matière sèche (MS) (voir croissance) : loin d’être une production, l’eau contenue dans la récolte doit être éliminée pour en permettre la conservation, et représente un coût de transport inutile. La condition de validité de toute comparaison est donc de ne retenir que la MS – à moins que la question posée ne concerne le poids à transporter des champs aux lieux de stockage ou transformation.

Si la question porte sur l’alimentation humaine, d’un côté une plante récoltée entière, en comptant ce qui ne sert pas et sera brûlé, de l’autre les seuls grains, sans compter la paille… Si l’on retire encore les fibres et autres déchets, il reste d’un côté (sur le tonnage récolté) 14% de sucre, et de l’autre 70 à 75% d’amidon, protéines et sels minéraux...

Si c’est l’efficacité photosynthétique des deux espèces que l’on veut comparer, est-il pertinent d’utiliser des moyennes mondiales ? Pour l’essentiel, le blé est produit dans des conditions (climats secs ou avec hiver marqué, ou petits paysans ne pouvant acheter d’intrants) dans lesquelles la canne à sucre, cultivée toujours de façon intensive en climat tropical humide ou avec irrigation, ne donnerait rien.

Plusieurs cultures dans un même champ : les cultures associées

Lorsque plusieurs espèces annuelles sont associées ou intercalées dans un même champ, on peut certes calculer le rendement de l’ensemble en prenant la matière sèche totale récoltée. Mais cela n’a de sens que si les différents produits récoltés sont de qualité similaire, comme c’était le cas pour le méteil (mélange blé-seigle) ; ou bien s’ils sont complémentaires et utilisés ensemble : on prend ainsi la valeur fourragère totale d’un foin de prairie, sans séparer les espèces.

Mais, lorsque les produits récoltés sont de qualité différente ou utilisés séparément, comme, par exemple, l’association niébé-coton en Afrique, ou maïs-haricot en Amérique tropicale, ou de très nombreux jardins, il a fallu trouver autre chose.

Pour comparer la performance de l’association à celle des mêmes espèces cultivées séparément (avec les mêmes techniques, bien sûr), on utilise le LER (Land Equivalent Ratio), défini comme la surface relative nécessaire en cultures pures pour avoir la même production que l’association :

LER = (rendement culture 1 associée / rendement culture 1 pure) + (rendement culture 2 associée / rendement culture 2 pure) + ...

Un LER supérieur à 1 indique que l’association est plus performante que les cultures pures, et inversement – par exemple, un LER de 1,15 signifie que, pour obtenir la même quantité en cultures pures, il faudrait 15% de surface en plus.

Aucune traduction française de ce terme ne s’est imposée, parmi les nombreuses proposées : « utilisation équivalente de terrain », « coefficient de rendement équivalent », « rendement relatif total », « rapport de surface équivalente » « rapport de production par unité de terrain » « ratio de productivité relative »... (Dagnélie., 2003 : 313 ; Endondo & Samatana, 1999 ; Justes et al., 2009 ; Kafara, 2003 ; Nouri & Reddy, 1991 ; Salez, 1986 ; Samson & Autfray, 1992).

Dans le cas d’associations avec des cultures pérennes ou semi-pérennes en climat tropical humide où le stockage des récoltes est problématique, la notion de rendement – équivalent ou pas – est peu pertinente en agriculture de subsistance, ce qui compte est l’échelonnement programmé des récoltes pour fournir de la nourriture tout au long de l’année.

Plusieurs produits d’une même culture : quand il n’y a pas de « sous-produits » mais des « co-produits »

Dans notre société d’abondance et notre agriculture de surproduction, on ne s’intéresse qu’au rendement en grains (ou en sucre, fécule, etc.) des cultures, le reste étant considéré comme des « sous-produits », voire des déchets. Mais il n’en a pas toujours été ainsi : les autres organes servaient de litière, fourrage, toiture, combustible... et l’on s’intéressait aux rendements de tous ces produits : « Et que nul chaume ne soit vendu d’aucun manoir mais soit cueilli, et assemblé tant qu’il y en aura besoin pour couvrir les maisons (...) » (« E nul estuble ne seit vendu a nul maner mes seit coilli, e asemble tant cum lem avera mester a mesons coverir... », Seneschaucie, ~1275) ; « et le fourrage (la paille) payera le battage » (« e le forage aqitera la baterie », de Henley, ~1280) ; « Quatre acres ainsi semés ont rendu jusqu'à 40 quarters de graine, & 14 charretées de fourrage, sans compter l'engrais de sept à huit vaches au printems, & autant dans l'automne. » (Forbonnais, 1754 : 563) ; « Quatre acres ainsi semés ont rendu jusqu'à 40 quarters de graine, & 14 charretées de fourrage, sans compter l'engrais de sept à huit vaches au printems, & autant dans l'automne. » (Forbonnais, 1754 : 563).

Et il n’en est pas ainsi partout. Au Pérou, « C'est ainsi que les agriculteurs déclaraient automatiquement les trois usages que l'on donne au maïs : fourrage, chicha (boisson fermentée) et alimentation humaine (...) Un autre facteur qui affecte le rendement [en grains] est l'objectif de la culture : grain seul ou grain et fourrage, car en général le maïs contribue fortement à la production de fourrages. Plus le climat est froid (altitude) ou sec, et plus le rendement en grain, faible et aléatoire, devient secondaire par rapport au fourrage. A partir du moment où il y a plusieurs productions, il n'y a pas d'unité commune (on n'ajoute pas des kg de grain à des kg de paille) qui permette de juger "le" rendement le plus élevé » (Morlon et al., 1992 : 311-312).

Quelles échelles de temps et d’espace ? Les rendements à l’échelle d’un territoire et d’une rotation

Jusqu’à ce qu’on sache fabriquer des engrais chimiques en grandes quantités, et en dehors de petites zones comme le pourtour des villes ou les côtes maritimes, le maintien de la fertilité des terres labourées - et donc des rendements, quel qu’en soit le mode de calcul - n’était possible que grâce à deux moyens :

  • Le premier était le transfert, le plus souvent via le bétail (fumier ou parcage), d’éléments provenant des prairies permanentes, landes et forêts. C’est ce que Gasparin appelle les « systèmes avec engrais extérieurs » :
« On obtient de plusieurs manières les engrais extérieurs : 1° des bestiaux nourris sur des pâturages sont amenés la nuit sur des terres en culture, et y laissent une partie de leurs déjections; c'est le parcage; 2° on coupe la broussaille, le bois, les herbes vertes sur des terrains non cultivés et on les transporte sur le terrain cultivé pour les y brûler, les y enfouir, l'en couvrir ; 3° on enlève le gazon d'un terrain non cultivé, et on le transporte sur les terres cultivées, pour l'y répandre ou l'y brûler; c'est ce que l'on nomme l'étrépage ; 5° on achète les engrais fabriqués ou produits au dehors » (1849 : 209 ss) - le mot engrais désignant ici le fumier et les engrais verts : « la fabrication d'engrais suppose que l'on a obtenu du sol les matériaux de ces engrais, c'est-à-dire des tiges, des feuilles, dont l'usage définitif est d'être soumis à la fermentation qui désagrège leurs éléments, en les faisant servir à la nourriture des animaux (...) » (id. : 3).
  • Le second était la « suspension [dans le temps] de la culture la plus avantageuse », soit par un temps de «  repos », soit en lui « substituant une culture qui, isolément, n'est pas aussi productive. C'est ainsi qu'a été introduite la culture intercalaire du fourrage ». « Dans tous les cas la nécessité de pourvoir à l'alimentation de la plante s'oppose à la généralité de la culture » (id. : 3).

Il en est ainsi de nos jours dans d’autres régions du monde (Orlove et al., 1992 : 106-112). Le rendement d’un champ de blé, une année donnée, dépend alors soit de la proximité de terrains ne produisant pas de récolte, soit du fait que ce champ ne produit pas de grain tous les ans. Dans de tels cas, que signifie « le » rendement par hectare (en oubliant de préciser « et par an ») du seul terrain qui est cultivé, l’année où il l’est ? Ne faudrait-il pas chercher à évaluer l’efficacité ou la productivité de l’ensemble du système, à l’échelle de la rotation et du territoire ? C’est ce que suggérait déjà Lavoisier : « Des calculs très ingénieux, et dont les résultats peuvent être regardés comme des approximations assez exactes, établissent que, tandis qu'en Angleterre chaque mille carré produit 48,000 livres, une même superficie ne produit, en France, que 18,000 livres ([1788] 1893 : 256). Cela à une époque où les résultats obtenus par les Anglais, tant admirés en France, l’étaient sur des terres labourées considérablement réduites pour faire des prairies qui les alimentaient en fumier : quel était le rendement en blé du système ou de l’ensemble du territoire ? « Aucune des deux grandes manières connues pour mesurer des rendements (en masse par surface, en grain récolté / grain semé) ne tient compte du fait global de l’économie agricole, pour se contenter de repérer ce qui se passe sur une parcelle, comme s’il n’y avait pas de système agricole. ainsi, si des amendements sont apportés au sol, que ce soit par des déjections animales ou par l’épandage de végétaux épandus ailleurs sur le finage, il faudrait pouvoir faire apparaître la quantité de travail, la quantité de sol utilisée pour ces tâches préalables et indispensables. en fait, le plus souvent, des travaux parfois nombreux ont lieu sur des superficies autres que celles emblavées et qui conditionnent le rendement des pièces à blé, mais cela n’est pas pris en compte dans la mesure » (Comet, 2003).

Références citées

  • Anonyme, ca. 1275. Seneschaucie. Voir Lamond, 1890 et Oschinsky, 1971.
  • Bourliaud J., Reau R., Morlon P., Hervé D., 1986. Chaquitaclla, stratégies de labour et intensification en agriculture andine. Techniques et Culture, 7 : 181-225. Texte intégral sur le site revues.org.
  • Boussingault J.B., 1844. Économie rurale considérée dans ses rapports avec la chimie, la physique et la météorologie. Paris, Béchet jeune, t. 2, 742 p. Texte intégral sur Gallica.
  • Campbell B.M.S., 1983. Agricultural Progress in Medieval England : Some Evidence from Eastern Norfolk. The Economic History Review, New Series, 36 (1) : 26-46.
  • Comet G., 2003. Mesures agraires et métrologie des grains : rendements et densités. In : Hocquet J. (éd.), 1996. La diversité locale des poids et mesures dans l’ancienne France. Cahiers de métrologie, 14-15 : 127-136.
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